Rencontre avec Jacques Perrin

Nathalie, Jacques Perrin, et Agathe.
Juste avant son départ, à l’issue de la conférence de presse qui s’est déroulée vendredi 23 mars, Jacques Perrin a répondu à toutes les questions posées par les journalistes grecs présents dans la salle. Il a parlé du financement de ses films, de la relation qu’il a avec les industries techniques et les banques, du rayonnement culturel des films en général, de ses opinions sur différents sujets et de ses projets. Cela fait quarante ans que Jacques Perrin fait des films et il sait de quoi il parle lorsqu’il dit qu’ « un résultat de producteur, ça se mérite par les efforts et les rencontres qu’il fait. » « J’ai toujours payé mes dettes, c’était pour moi un point d’honneur. Parfois, j’ai mis deux, trois ou quatre ans à rembourser mes films, en étant acteur ou en faisant un autre film. Le cinéma, ce n’est pas seulement de l’expression, c’est aussi être responsable de ce que l’on fait. Pour financer mes films, je vais voir des compagnies industrielles ; elles n’ont jamais fait de cinéma, l’approche est longue et difficile, mais au bout d’un certain moment, j’arrive à les mettre en confiance. Etre producteur, c’est avoir des gens qui ne voient pas le film, mais vous allez le leur montrer. La première projection se fait avec des mots et si vous êtes suffisamment convaincu et convaincant, vos premiers spectateurs sont vos financiers et cette source de financement est très importante. J’ai un rapport de confiance avec les industries techniques et les banques. Un producteur, c’est quelqu’un qui s’engage, qui va au-devant et qui prend sur lui des responsabilités. C’est une action sociale : si on veut obtenir quelque chose, il faut prendre des risques. S’il y a des gens qui participent, c’est qu’ils rêvent du film que j’aurai à raconter ; je dois être avec eux jusqu’au bout du chemin, c’est ce qui fait qu’au bout d’un certain temps j’ai des partenaires. » « Le cinéma, c’est l’avant-garde de l’identité d’un pays. Je pense que la France perd sa place en Afrique. Les films français ne sont pas accompagnés. Les américains vont en Afrique, en Russie, et donnent leurs films gratuitement. C’est une tactique formidable. Je suis persuadé que les efforts pour maintenir la culture de Coca-cola existent, ils les entretiennent. Nous, on dit que le cinéma c’est de l’art, ça fait partie de l’éducation nationale, d’un secteur, d’une identité qui doit être diffusée. Il faut que le gouvernement se rende compte que la culture est importante, c’est comme ça que les relations diplomatiques et commerciales peuvent s’instaurer entre différents pays, et pas seulement par le cinéma, mais par tout ce qui est expression artistique, comme la peinture et la musique. L’image est très importante ; mais elle reste trop cantonnée à l’action culturelle. » « Je ne dis pas qu’il y a priorité, mais je trouve que faire des films écologiques, c’est faire une action politique. On voit dans quel état est la planète, on voit toutes les menaces qui pèsent sur tout ce qui compose la nature, que ce soit l’eau, les espèces… Il y a de la part des gouvernances une indifférence. On va droit au mur, c’est terrifiant. Rien que sur le sujet que je traite en ce moment, 90% des poissons pélagiques et des requins ont disparu. Mes collaborateurs scientifiques disent que rien ne serait plus inhumain qu’un monde où il n’y aurait que des êtres humains. Pourquoi n’y aurait-il pas une éducation au respect de là où l’on vit. Il n’y a pas de « Nations Unies » de l’environnement. Il en faudrait une avec des possibilités de sanctions et des casques bleus. Il y en avait déjà quelques uns en France, des prophètes comme Cousteau, qui disaient qu’on va à un désastre planétaire. Ce n’est pas qu’on y va, on y est déjà. Si les mesures ne sont pas prises tout de suite, demain il faudra mener nos enfants aller voir les eaux et tout ce qui est enfermé, ce ne sera plus la nature, mais nos jardins. On prend des animaux, on les met dans des zoos, et on dit : « C’est la sauvegarde d’une espèce. » Mais c’est bidon ! Une espèce n’existe pas ; ce qui existe, c’est la correspondance entre un animal et son milieu. Pour protéger les espèces, il ne faut faire qu’une seule chose : protéger le milieu et laisser les animaux tranquilles, ils se protégeront eux-mêmes. Mais vouloir les mettre dans des bocaux, c’est débile. L’identité de l’homme n’existe que par différence aux autres individus de la planète et on a besoin des animaux pour s’identifier. On doit comprendre que la planète, ce sont des territoires à partager. On se les est tous appropriés : c’est terrifiant, et notamment en matière de ressources. On est contraint de s’occuper des autres, ce n’est pas par humanisme, c’est par évidence politique. Faisons référence à l’OMC : lorsqu’un état ne respecte pas son budget national, il est sanctionné. Un état entier ! Mais par rapport à la défense de la planète, dont nous avons besoin, il n’y a pas de sanction. Il y a quelques articles, quelques écolos, mais ce n’est pas suffisant. » « J’ai arrêté le film politique traditionnel parce que j’ai eu l’impression d’avoir trouvé la bonne recette. J’aime rencontrer des difficultés, j’aime le cinéma quand on dit : « Comment on va faire ? » Quand rien existe et qu’il faut tout inventer. » Rapport aux élections en France : « On condamne des candidats, on ne les choisit pas. C’est par dépit pour un candidat que l’on va voter pour l’autre. L’image d’un candidat ne monte pas, mais l’effet de pression fait que celui du milieu bénéficie du refus pour les autres. Ce qui a marqué dans chaque ministère, ce sont des hommes, des femmes, des individus qui ont pris des initiatives, rarement en fonction des grands mouvements. » A propos de son prochain film « Océan » : « Je veux faire un hymne à la nature, un opéra sauvage. La nature est fragile et menacée et on ne peut pas en parler sans citer les hommes : sur-pêche, pollution. Dans ce film, je ne veux pas montrer que l’espoir, mais l’espérance. La raison est que tout ce qui a été filmé jusqu’à présent, c’est la mer dans un bocal. Moi je suis un poisson parmi les poissons, je veux être dans leur mouvement. Cela implique des inventions de système. Etudier quelqu’un, c’est être dans le même sillage. Tous les plans que je fais, c’est avec un grand angle : pas de zoom, pas de télé-objectif, je veux être dans la réalité. Il faut être très très près, non pas pour donner une photo, mais une émotion. » Nathalie